« J’ai toujours cru que j’étais Congolaise. Mais vivre dans de telles conditions me fait penser le contraire », déclare une femme déplacée du site de Roe. Photo MONUSCO / Jean-Tobie Okala
La terre rouge et la poussière que soulèvent les motos pétaradantes et les gros véhicules de la MONUSCO rappellent que la saison sèche est de retour. Il est 10 heures passées de quelques minutes, l’hélicoptère de la Mission onusienne qui transporte une dizaine de journalistes de Bunia vient de se poser à une dizaine de mètres de ce qui fut autrefois une piste d’atterrissage au plus fort de la guerre qui secoua ce qui était encore un district de la RDC, l’Ituri, entre 1998 et 2001. Selon des « anciens » de ce site, de petits porteurs venus de Kigali au Rwanda atterrissaient ici pour ravitailler en armes une rébellion locale.
Aujourd’hui, de piste, il ne reste que cette terre rouge craquelée qui divise le camp en deux parties. On nous explique qu’à droite, ce sont les nouveaux venus ; ils sont ici depuis moins de trois mois. A gauche, ceux qui sont là depuis plusieurs mois, voire des années. Le nombre exact de personnes déplacées qui sont hébergées dans ce site varie selon les sources : 35.000 pour les uns, 65.000 ou 70.000 pour les autres dont les humanitaires. Ce qui est certain, c’est que la population du site des déplacés de Roe à 120 km de Bunia dans le territoire de Djugu en Ituri est comparable à celle d’une ville moyenne. Cependant, la comparaison s’arrête là. Ici, les pensionnaires se plaignent de tout. A commencer par la nourriture jugée insuffisante, voire de « mauvaise qualité ». « Nous ne sommes pas habitués à l’huile et à la farine qu’on nous donne », peste une femme d’une quarantaine d’années. Du coup, ces déplacés affirment faire face à des maladies dues à la malnutrition telles que la kwashiorkor. Mais leurs problèmes ne sont pas que d’ordre alimentaire.
Il y a aussi les violences sexuelles et la prostitution. Pointés du doigt : certains hommes en uniforme et même des humanitaires. Une jeune femme à la vingtaine révolue déclare se sentir « abandonnée par un humanitaire qui travaillait dans une ONG et qui m’a engrossée. Je me retrouve seule aujourd’hui, je n’ai même pas où dormir ». Le responsable du centre de santé de Blukwa, non loin du site, alerte sur la montée sensible des cas de Vih Sida dans ce site. Selon Jean-Marie Lombu Dhey, douze cas testés positifs ont été prélevés en l’espace d’un mois dans ce camp. Selon le responsable de cette structure sanitaire, cette situation est consécutive à l’état de vulnérabilité de la population et à l’ignorance.
Permanente psychose
Un autre problème de ces dizaines de milliers de déplacés, sinon leur problème numéro un, reste la sécurité, ou plutôt la psychose créée par l’insécurité. Depuis l’attaque meurtrière du 1er février 2022 (à la Plaine Savo toujours dans le territoire de Djugu avec plus de 60 morts et des dizaines de blessés), la hantise que cela arrive dans le site de Roe préoccupe les déplacés. D’autant plus qu’il y a quelques jours, deux personnes qui se rendaient dans leurs champs pour chercher à manger ont été prises en otage par des assaillants. Ces derniers sont visibles la nuit avec des torches en train de sillonner à moins d’un kilomètre du site de Roe. La semaine dernière, la tête d’une femme (décapitée vraisemblablement par ces miliciens) qui était allée chercher de l’eau dans un petit ruisseau en contrebas du camp a été retrouvée par terre. Ce qui augmente la psychose parmi les déplacés dont certains ont fui les atrocités dans leurs villages depuis 2018 pour venir se réfugier ici. Ils sont composés essentiellement de personnes du troisième âge, de femmes et d’enfants. Ces personnes vulnérables dépourvues de tout ont choisi de s’installer à cet endroit qu’elles considèrent mieux sécurisé grâce à la présence d’une base de la MONUSCO. « Notre seul espoir, c’est la présence de cette base de la MONUSCO ».
Le chef de la localité de Roe confirme que cette population est rassurée par les casques bleus de la MONUSCO qui organisent des patrouilles diurnes et nocturnes aux alentours du site. Selon lui, si ces déplacés sont encore dans ce lieu de refuge, c’est parce que la MONUSCO est encore présente ici. Il souhaite que cette présence soit encore renforcée en effectifs pour plus de sécurité. « Lorsque la MONUSCO s’est installée ici, il n’y avait pas encore de camp de déplacés. Ceux-ci sont arrivés après et, sans la présence de la MONUSCO, il n’y aurait personne ici. Toute la population salue le travail des casques bleus et demande à la MONUSCO de maintenir sa présence ici et même d’augmenter ses effectifs pour davantage de patrouilles de jour et de nuit. Cela nous rassure. Car les miliciens sont juste en face, à moins d’un kilomètre d’ici et nous les voyons se promener la nuit. La MONUSCO envoie ses casques bleus pour les chasser et s’assurer qu’ils ne nous attaquent pas. J’entends dire que la MONUSCO donnerait des armes à ces miliciens : nous ici, nous disons que c’est faux. Si quelqu’un ravitaille les groupes armés, comment peut-il encore s’attaquer à eux ? Ce sont des mensonges de la part de personnes qui cherchent à nuire à la MONUSCO. La population de Roe et les déplacés du site sont très contents de la MONUSCO, ils réclament sa présence permanente ici, en attendant le retour de la paix pour permettre à ces personnes de retourner chez elles », déclare Baraka Bakwere Lera.
Difficile quotidien
En attendant le retour de la paix, le quotidien de ces dizaines de milliers de déplacés est le même. Les enfants errent à longueur de journée, peu vont à l’école, tandis que certains font de petits jeux avec les casques bleus de la MONUSCO. Les hommes, parmi les plus vaillants, et les femmes se débrouillent tant bien que mal que pour survivre. Samuel Busha, 35 ans, est meunier. Marié et père de sept enfants. En 2019, il a fui son village du côté de Blukwa, après avoir tout perdu : maison, bétail et d’autres biens matériels. La seule chose qu’il a pu sauver est son moulin. Depuis lors et au gré des attaques de miliciens, il vit d’un camp de réfugiés à un autre. Il vient d’arriver ici à Roe. Avec son moulin, il arrive à gagner environ 9000 Francs congolais par jour, soit 4.5 dollars américains. Une petite fortune ici. Avec ça, il achète du savon, du carburant pour son moulin et un peu de sel et à manger pour sa famille, « mais c’est extrêmement difficile, mon rêve est de rentrer chez moi, même tout de suite. C’est difficile : on ne peut même pas aller aux champs ici, les miliciens sont partout. », dit-il. Rose Consolatrice Machozi est du même avis que lui. Cette mère de 24 ans et de trois enfants se trouve dans ce camp depuis 2018, à la suite d’une attaque de leur village par des assaillants qui avaient tout incendié et volé leurs chèvres. Son mari et leurs enfants se sont naturellement dirigés vers ce site grâce à la présence de la MONUSCO qui les rassure.
« Grâce à la présence de la MONUSCO, nous gardons espoir. Notre quotidien n’est pas du tout facile. J’avais reçu un peu de farine de la Caritas, avec ça, je fais un peu de commerce qui me rapporte 2000 FC par jour. Avec ça, j’essaie d’acheter du sel et à manger, mais c’est insuffisant. Nous ne pouvons pas aller aux champs, à cause de l’insécurité. Vivre ici avec des enfants, c’est un calvaire. Nous demandons au Gouvernement de tout faire pour rétablir la paix afin que nous retournions chez nous. Il faut démobiliser tous ces groupes armés. J’ai toujours cru que j’étais Congolaise. Mais dans ces conditions, je me sens moins Congolaise que les autres. Nos enfants ne vont pas à l’école, nous ne pouvons pas vivre chez nous ni aller aux champs, on n’a droit à presque rien... Merci à la MONUSCO, tout le monde qui est ici est reconnaissant envers la MONUSCO qui nous sécurise. Si la MONUSCO n’avait pas été ici, nous ne savons pas où nous serions : probablement morts », conclut-elle, les larmes aux yeux. Le soleil s’est couché sur le camp des déplacés de Roe ce lundi après-midi, sans qu’aucune des quelque 65.000 à 70.000 personnes qui y vivent ne sache quand est-ce qu’elle pourra retourner chez elle, à la faveur d’une paix que toutes et tous appellent ici de leurs vœux. Après tout, comme le rappelle un jeune déplacé qui tenait à tout prix à parler à la radio : « On n’est jamais mieux que chez soi ! ».


